Achat d’occasion, récup, partage : les Français se débrouillent

blog Anne Sophie Novel

Alors que se tenait hier la première Journée mondiale du partage (Global Sharing Day), plusieurs études publiées récemment font le point sur le phénomène, et les communautés s’organisent pour valoriser ces nouveaux modes de consommation.

Débrouille, récup, revente, location, achat d’occasion… où en sommes-nous en France? Cela va-t-il prendre de l’ampleur dans les années à venir? Eléments de réponse ci-dessous.

 

De moins en mieux

Commençons par le commencement. La notion de consommation collaborative émerge en France depuis 2010 environ. L’alliance des crises économiques, écologiques, sociales et du numérique favorise la multiplication de services qui permettent aux internautes de consommer autrement. D’après l’Obsoco (Observatoire société et consommation), qui a publié lundi 12 novembre une étude sur les modes de consommation émergents, 52 % des Français aspirent à consommer mieux aujourd’hui. Parmi eux, 30 % voudraient consommer moins.

Les raisons invoquées pour justifier cette envie ? Elles sont au nombre de trois : le besoin d’optimiser les dépenses, d’accéder à des produits de qualité et d’aller vers une consommation plus citoyenne. Comme le montre l’encart suivant, consommer mieux se traduit de multiples manières :

 

Consommer mieux ?

Ceux qui affirment vouloir consommer moins mais mieux passent-ils à l’acte pour autant ? Plus ou moins : si 83 % des Français interrogés dans cette enquête estiment que le plus important aujourd’hui est d’avoir accès à l’usage d’un produit plutôt que de le posséder, seuls 19 % ont déjà eu recours à de la location d’objet au cours des douze derniers mois. Et si 71 % des personnes interrogées se déclarent intéressées par les systèmes d’échanges locaux, seuls 4 % sont déjà passés à l’acte.

Les jeunes en pointe

Mais, pour l’Obsoco, les choses progressent : “Le développement des sites de location entre particuliers (par exemple, Zilok) et l’engagement récent de grandes enseignes de la distribution dans la location (par exemple, Leroy Merlin ou M. Bricolage) sont de nature à révéler tout le potentiel de cette forme de consommation.”

C’est l’achat d’occasion qui remporte la palme du mode de consommation alternatif le plus en vogue (60 % des Français y ont déjà eu recours), suivi de près par l’emprunt entre proches, qui est légèrement plus répandu chez les jeunes (18-30 ans) et qui intéresse potentiellement 62 % des personnes interrogées. L’achat groupé est également pratiqué par 37 % des répondants, et 14 % du panel déclare recourir à l’achat à plusieurs (surtout pour le bricolage et l’aménagement de la maison). Notons aussi que 38 % des sondés pratiquent la récup d’objets jetés et déposés dans la rue.

Une économie de la débrouille 2.0

Le troc, l’échange, le partage… des logiques relativement “anciennes” qui sont modernisées avec l’essor des liens numériques. Les petites annonces publiées dans les journaux ou affichées dans les endroits publics ont d’ailleurs du souci à se faire : alors que 44 % des achats de produits d’occasion ont été effectués auprès d’un particulier via un site Internet (comme eBay, Price Minister ou Le Bon Coin) et 19 % sur des brocantes et vide-greniers, elles ne représentent que 4 % des achats recensés.

Et forcément, ces nouveaux comportements sont corrélés à l’usage du Web : plus les ménages utilisent Internet, plus ils sont en mesure d’entrer en contact et d’échanger leurs biens ou compétences sur des sites qui garantissent les conditions de la transaction. Diouldé Chartier, directrice du cabinet D’Cap Research, a justement fondé l’Observatoire Système D et a utilisé un outil de veille Internet dédié pour analyser les comportements des Français à travers 4 717 messages postés sur les forums ou dans les commentaires spontanés de blogs et journaux en ligne. Pour elle, nous sommes bel et bien entrés dans une économie “en réseau” où les gens échangent de façon nouvelle : “Le Web est aussi réel que le reste. Les gens y achètent leur voiture ou y trouvent les moyens de s’en passer, définissent leur traitement médical, trouvent du travail ou un débouché – un marché – pour leurs talents. D’une certaine manière, on réapprend ‘à y faire commerce’.”

Même si la débrouille des uns (forcée par la nécessité) n’est pas celle des autres (animée par des valeurs alternatives ou un hobby), tout se passe comme si la défiance envers les institutions nous rendait moins individualistes et plus enclins à faire confiance à nos pairs.

Une tendance durable ?

Ces nouveaux comportements dessinent-ils l’économie de demain ? Pour Diouldé Chartier, c’est indéniable : “Tout ce qu’on observe là, et qui est efficient, a vocation à perdurer : de nouvelles formes de troc de services, de partage de l’usage, de deuxième, troisième, énième vie des objets, et la raréfaction de toutes les ressources vont forcément pousser cette tendance à se généraliser.” S’il est bon de rester vigilant sur l’épuisement créé par le rythme soutenu des vies fragmentées (issu de la crise de la conjugalité par exemple), la spécialiste estime qu’”il est important de structurer ces pratiques spontanées, de façon à ce qu’elles ne forment pas une nouvelle jungle dans laquelle les plus adaptés prospèrent”.

De manière intéressante, l’étude de l’Obsoco pointe que les adeptes de ces nouveaux modes de comportements, toutes catégories confondues, sont loin de remettre en cause la société de l’hyperconsommation. “Le degré d’engagement dans les pratiques de consommation émergentes apparaît comme nettement corrélé à l’intensité de la contrainte budgétaire ressentie par les personnes interrogées”, peut-on lire sans surprise en conclusion de l’étude. Sur fond de crise, on cherche à redonner du sens et à retisser du lien social, au cœur même des processus de consommation…

En France hier, seuls deux petits événements étaient organisés à l’occasion de la Journée mondiale du partage. Au Royaume-Uni comme aux Etats-Unis et en Australie, des moments de troc et d’échange étaient organisés toute la journée. Pour Benita Matofska, à l’origine de l’événement et de la plateforme The People Who Share, “l’économie du partage est en plein boom et ce type de journée permet de fédérer, de catalyser et d’amplifier encore plus la tendance auprès des institutions publiques et privées”.
Dès demain à Rome, et pour deux jours, se tiendra le deuxième Ouishare Summit, dont la vocation est d’organiser le mouvement de l’économie collaborative à l’échelle européenne. De quoi remplacer le partage du monde par un monde de partage… ?

Anne-Sophie Novel / @SoAnn sur twitter

 

Source :

alternatives.blog.lemonde.fr/

 

 

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